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Coronavirus et digitalisation : quel est le rapport ? [Prélude & Episode 1]

13 Juil 2020

par

Mathieu DIETRICH

Prélude

Depuis environ une décennie, en tant que chef de projet IT, puis en tant que coach agile, je me suis souvent retrouvé mêlé dans des conversations sur le sujet de la « digitalisation ». Parfois au détour de la fameuse machine à café. Parfois dans des réunions de travail formelles et solennelles. Ce qui me frappe toujours avec ce terme, c'est qu'il semble particulièrement clivant. Pour les esprits critiques, il s'agit ni plus ni moins d'un nouveau mot à la mode décrivant des choses finalement pas si nouvelles que cela. Pour les technophiles « néo-post-modernes¹ », c'est le nouveau Saint Graal entrepreneurial, asservi à une propagande commerciale tantôt ridicule, tantôt affutée. A la clé : promesses de captation de nouveaux marchés, amélioration du « Time To Market » et réduction des coûts. Parfois aussi, la promesse d'une « transformation digitale » et d'une « entreprise 4.0 » ! Tant qu'à injecter des budgets dans cette nouvelle doctrine, autant passer de la version 1 à la version 4 sans même s'intéresser aux versions intermédiaires. Du téléphone à cadran rotatif à l'iPhone X. Trou noir pour Nokia et BlackBerry ...

Et pourtant …

Vous aussi, vous avez remarqué que quelque chose ne fonctionne pas bien ? Que les bénéfices tant attendus de la « digitalisation » ne sont finalement pas aux rendez-vous des retours sur investissement (« R.O.I ») ? Que la « digitalisation » a cette faramineuse capacité à consommer une part substantielle de budget, de temps, d'effort, de réorganisation, de restructuration, de production de « Roadmap », de séance de brainstorming, de design thinking, de production de Canvas et autant d'artefacts que les consultants externes invitent à délivrer ?

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« Je ne crois pas qu'il y ait de bonne ou de mauvaise situation »
Otis - « Astérix et Obélix - Mission Cléopâtre » (2002)

Beaucoup pourraient me reprocher à ce stade d'avoir un discours ambivalent sur le sujet : d'une part en dressant un inventaire critique de la situation et d'autre part de profiter de mon rôle au sein des organisations pour alimenter la machine à transformation digitale. Permettez-moi de clarifier en quelques mots : je me suis présenté en introduction comme coach² agile, et non comme consultant ou expert. La différence est essentielle à mes yeux. Le consultant propose des solutions, apporte son expertise et contribue à la réalisation. Il agit de manière tangible et directe pour améliorer ce qui est produit par l'entreprise. Le coach agile aide les équipes et les individus en posant des questions, en suggérant une prise de recul, en invitant à tester, à expérimenter des nouvelles manières de produire et vise une dynamique d'amélioration continue. Le coach agile est au service du système et des individus, il utilise les pratiques agiles comme un moyen et non comme un but, et il ne contribue jamais de manière directe à la réalisation.

Les situations des consultants et des coaches agiles sont donc à la fois différentes, utiles et le plus souvent complémentaires.

Digitalisation - Épisode I : le renouveau technologique

Où digitalisation = numérisation

Historiquement, le terme digitalisation était associé au terme numérisation. Inutile de chercher à faire la part des choses entre les vrais anglicismes et les mauvaises traductions : une rapide recherche nous montre qu'aujourd'hui le mot digitalisation est entré dans le dictionnaire Larousse. Sa définition est simple « action de numériser ». Les premiers outils de numérisation étant apparus bien avant la fin du XXème siècle, les esprits critiques ont donc a priori raison : si digitaliser c'est numériser, alors rien de nouveau.

Pour le grand public, la numérisation c'était le fait de rendre numériques des textes qui existaient sur des supports papier, comme le permettait les premiers scanners à main disponible dans les années 90³. Mais le produit le plus flamboyant de la numérisation dans les années 80 était sans conteste le « Compact Disc » audio, reflétant l'âge d'or des éditeurs de musique. Pour ceux qui l'ont connu, il y avait 3 références dans la première vague de CD distribués dans les bacs. Elles correspondaient à 3 niveaux de numérisation⁴ : AAD, ADD, et DDD (A pour Analogique, et D pour Digital). La position de chaque lettre correspondait à une des 3 étapes clés de la production, et cette information était imprimée sur les pochettes comme un argument commercial :

    • Première position (A ou D) pour la phase d'enregistrement,
    • Seconde position (A ou D) pour la phase de mixage/montage,
    • Dernière position (A ou D) pour la phase de mastering numérique… mais qui ne pouvait donc être que D puisque vendu sur un support numérique !

Pour lancer leurs catalogues, Philips, Sony et les majors ont ressortis les bandes analogiques de leurs artistes pour les convertir en format numérique lors de l'étape de mastering. La première exception massive à cette règle fût l'album de Dire Straits « Brother In Arms » de 1985, estampillé « DDD »⁵. Cet album était souvent offert en cadeau aux acheteurs des premières platines CD, ce qui en a fait une des meilleures ventes de CD des années 80. L'enjeu était alors de démontrer la pureté du son numérique, et d'encourager à l'achat d'autres titres dans les catalogues. A part cette première exception historique, les majors se sont contentées de « simplement » numériser les catalogues déjà disponibles. Le CD était considéré comme une extension de l'existant, un nouveau support matériel, une évolution du vinyle, à l'instar de la cassette audio.

Au cours de la même période, le modèle économique de la vente de musique a été doublement renforcée. D'une part, avec l'arrivée de la chaine de télévision MTV, diffusée dans plus de 170 pays, qui diffusait des clips vidéo en boucle 24/24h, faisant le bonheur des bars et des noctambules de tous poils. D'autre part, avec l'émergence des nouvelles radios « libres » sur les bandes FM, qui diffusaient essentiellement de la musique.

Un nouvel écosystème était né où chacun nourrissait l'autre dans une spirale économique vertueuse et considérée comme potentiellement infinie.

La première définition de « digitalisation » est donc sémantiquement juste. Elle consiste à convertir du contenu analogique en contenu numérique, sans remise en question du modèle économique. Pas de nouveaux clients, pas de nouveaux usages, pas de bouleversements dans les relations entre les majors, les artistes et le public.

 

Cet article fait partie de notre série "Coronavirus et digitalisation : quel est le rapport ?". La 2ème partie est à lire ici.

 

¹ Néologisme sans autre prétention que d'insister sur le caractère radicalement opposé aux esprits critiques.
² Le mot « coach » est un terme anglais (to coach signifie préparer, entraîner, accompagner) dérivé́ du mot français « coche », lui-même provenant du hongrois Kocsi « voiture transportant des personnes ». Fabriqué à partir du XVème siècle, ce véhicule permettait de conduire un voyageur d'un endroit à un autre et bien souvent, le passager ne connaissait pas précisément la destination et, moins encore, les chemins à emprunter. Le chauffeur - le cocher - avait donc pour rôle d'assurer un transport fiable et confortable » (Pezet & Le Roux, 2012, p. 95).
³ https://www.le-grenier-informatique.fr/album-photos/documents/test-lab-scanner-a-main-1992-compute-magazine-i137-1.html
https://en.wikipedia.org/wiki/SPARS_code
⁵ Historiquement, environs 200 albums CD ont vu le jour en AAA avant celui de Dire Straits, essentiellement des albums de musique classique, avec une audience et un usage réduit à une poignée d'audiophile de l'époque.

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